samedi 14 septembre 2013

Joël Lorand



 Joël Lorand est né en 1962 à Paris.
Quand on regarde le travail de Joël Lorand, on songe aux mythologies antiques, aux bestiaires médiévaux, à Jérôme Bosch revisité par Victor Brauner, aux constructions chimériques d’Adolf Wölfi, aux fresques médiumniques d’Augustin Lesage. Jardin imaginaire, univers souterrain ? Gangue, utérus, chrysalide ? Tourbillon de formes animales, végétales et humaines ?
 Peu importe. Cette poésie de l’insolite ouvre la voie à de multiples interprétations.
 Le dessinateur maximaliste voit dans ses créations la métaphore d’une humanité crépusculaire.




«  On n’a jamais été autant en danger à l’échelle planétaire. Nous vivons à l’aube du chaos. » Il exalte la mission prophétique -« presque chamanique »- de l’artiste. «C’est un message d’alerte pour une société qui court à sa perte, malade du risque technologique, du péril écologique… En même temps, parce que je suis un pessimiste qui espère, je parsème aussi des guirlandes de fleurs, des farandoles de cœurs pour rattraper le côté sombre de ma vision. »







    Un diplôme de pâtissier en poche, il trouve une place dans la capitale. «  Le métier me plaisait, le règne des odeurs, des couleurs, des saveurs. La lassitude est venue bien après. ».
En 1994, trois mois avant la naissance de son fils, il entre en peinture.  « J’avais moi aussi besoin d’accoucher de quelque chose. »
Il commence à peindre en autodidacte, avec fusain, gouache, huile, crayons de couleurs et même en utilisant parfois ses anciens outils de pâtissier. 

Son dessin violent, nerveux, gestuel, au début est devenu plus posé, plus patient, plus précis. Aujourd’hui, il travaille essentiellement sur carton avec pastels et crayons de couleurs produisant des œuvres très construites où trônent des femmes végétales aux ventres remplis.

 
 





  «  Un autodidacte est sans bagages. Il doit faire son propre apprentissage. J’ai acheté des livres, je suis allé voir des expositions…, mais on met du temps à se trouver et le parcours est forcément semé de ratés. »
   
Ses sources d’inspiration ? «  Je me laisse guider par ma voix intérieure. Je fais vraiment confiance à mon subconscient. »
    «  La technique, c’est un peu comme en cuisine. Ce qui compte, ce n’est pas la recette, c’est ce qu’il y a dans l’assiette. »
    « Parfois, je ne sais pas si la faculté de créer est un don du ciel ou un don du diable. Cela a induit un bouleversement radical dans ma vie. Je dessine au moins huit heures par jour week-ends compris et ce travail obsessionnel, jouissif bien sûr, occasionne aussi des dommages collatéraux. Il absorbe toute mon énergie psychique. Il m’isole des autres. »







    Scotchée sur un placard de l’appartement en garde-fou, cette maxime de Picasso : « Le bon goût est le contraire de l’art. »
Il faut regarder longtemps les œuvres de Joël Lorand, suivre les chemins tracés par ses liserons ombilicaux, sortes de tuyaux de perfusion qui dosent la sève nécessaire à la vie. L’humain ne peut vivre sans le végétal, mais ce végétal peut aussi l’étouffer.
Ses compositions étonnamment obsessionnelles sont peuplées d’êtres étranges aux regards angoissés tous en liaison les uns avec les autres. Les yeux s’écarquillent, les bouches s’ouvrent sur des cris silencieux mais le trait sensuel et l’harmonie des couleurs transforment la détresse en poésie de l’étrange. 
Extraits d’un article de Pauline Mérange pour le n° 289 de Cimaise





 « Je suis né à Paris, non loin de la Tour Eiffel, je ne sais pas qui était mon père ce qui explique peut-être pourquoi j'ai toujours eu une certaine fragilité et une instabilité psychologique. Ma mère était  femme de ménage dans une famille parisienne, ayant quitté sa Bretagne natale pour chercher du travail.
J'ai commencé à dessiner à l'âge d'environ 8 ou 9 ans, je ne me souviens pas exactement quand, mais j'ai aimé être avec seulement mes crayons et mes feuilles de papier blanc. Plus tard, j'ai voulu aller au collège d'art, mais malheureusement, ce n'était pas possible. 


 


J'ai surmonté ce revers en choisissant d'être un pâtissier, qui est en fait un métier très passionnant et créatif et que je suivis pendant 19 ans de 1978 à 1997.
Durant ces années, je n'ai plus fait un dessin et c'est alors deux mois avant la naissance de mon fils, et sans formation formelle j'ai de nouveau pris mes crayons et j’ai repris le processus de création, sans doute parce que j'ai aussi besoin de donner naissance à quelque chose.
Pour commencer, ce n'était qu'un passe-temps, juste pour mon propre plaisir, mais ensuite les choses ont commencé à changer. Après que j'ai fini ma journée de travail, j’étais entièrement pris en charge par la nécessité de créer. Il était vital que je devienne «un artiste» de sorte qu'il y aurait quelque chose de moi laissé après ma mort.
J'ai donc décidé de quitter, non seulement mon travail, mais aussi Paris, et d'aller vivre à la campagne avec ma petite famille. 





. Tout allait bien jusqu'à ce que je rencontre un artiste local, enseignant à l'école d'art au Mans, qui en voyant mon travail, l’a critiqué sans pitié, ce qui m’a conduit à une grave dépression dans les années 2000 et 2001. Le traitement médical suivi, des anti- dépresseurs et anti- psychotiques, furent suivis par la destruction d'une grande partie de mon travail. Après cet épisode, j'ai recommencé à partir de zéro à produire les dessins que vous connaissez.

 
 




Qui suis-je? Certainement quelqu'un de fragile, profondément mélancolique, un jour joyeux, l’autre  abattu, parfois même agressif envers les gens. Cependant en général, je suis une personne assez agréable mais un peu antisociale lorsque je suis  confronté à trop de gens. Quand je me sens mal à l'aise je deviens maladroit et extrêmement timide.
En fait, même à l'adolescence j'ai eu des attaques de panique lorsque j’étais dans une foule et je dus prendre des anti- dépresseurs. 
J'ai toujours été attiré par les choses étranges. Ma mère me disait  même quand j’étais enfant que j'étais  attiré par ceux en marge de la société, les clochards inadaptés, etc… De l'enfance, j'ai toujours aimé l'ambiance des cimetières, le silence de la mort douce et tous ces fantômes errants. 







crayon de couleur sur carton fort

 Je crois vraiment qu’une puissance supérieure m'a donné une force réelle que possèdent tous les vrais artistes, une force qui peut influencer la matière faisant passer du monde invisible au monde visible. Une force métaphysique entre les morts et les vivants. C'est comme la drogue, et l'on ne peut sortir indemne.

Une fois, j'ai demandé à un psychanalyste à qui j’avais montré une de mes peintures s'il pensait que j'étais fou. Il m'a répondu que je n'étais pas fou, mais que j’avais tout simplement ouvert une porte dans mon subconscient, peut-être les fameuses portes de la perception? Quoi qu'il arrive je vais aller au bout de ma quête. »
http://www.outsiderart.co.uk/lorand.html
crayon de couleur sur carton fort
 



« Tout est connecté, avec une correspondance entre les sphères naturelle, humaine et spirituelle. Dans mes tableaux, les matrices fonctionnent en réseaux. Un peu comme les mathématiques avec leurs ensembles et sous-ensembles qui s'imbriquent les uns dans les autres. Elles sont cosmos, planètes, cellules, ventres en gestation. 




Divinité 2003







Mon univers est constitué d'entités entièrement féminines. On peut voir dans mon travail la dualité du beau et du laid, du Bien et du Mal, de la vie et de la mort, du microcosme et du macrocosme, de l'inframonde et du supramonde.
Parfois je ne sais pas si la faculté de créer est un don du ciel ou un don du diable. Cela a induit un bouleversement radical dans ma vie. Je dessine au moins huit heures par jour week-ends compris. Et ce travail obsessionnel, jouissif bien sûr, occasionne aussi des dommages collatéraux. Il absorbe toute mon énergie psychique. Il me coupe de la réalité du quotidien. »              Joël Lorand





  Depuis quelques années, Joël Lorand est l’auteur d’un conte terriblement noir fouissant des profondeurs que cet autodidacte, innocent jusqu’à la trentaine de l’action de peindre,  n’avait jamais auparavant soupçonnées en lui ! La vie ou son moi profond l’ont-ils donc tiraillé si fort que, soudainement, comme on livre un secret trop lourd à porter, il s’est lancé de façon obsessionnelle dans un art « né de la nécessité » ?
En tout cas, la mort y est omniprésente, sous forme de missiles éjectés au-dessus des têtes de « la foule » et de torpilles menaçantes posées au hasard des « routes »… observant d’un visage sardonique « Le Messie (qui) est revenu » … en lévitation, accompagnant comme un autre lui-même, la « Solitude du condamné à mort » … grimaçant de toutes ses dents à la place du réservoir d’essence au-dessus duquel est assis un individu inconscient du danger, etc.



Exposition-Jon-l-Lorand14




Le sexe est, lui aussi, apparu semble-t-il, de façon tout à fait involontaire dans l’œuvre de Joël Lorand. Mais bien là, pourtant, sous formes d’arbres-champignons turgescents, aux houppiers entourés de pilosités qui en accentuent l’érotisme ; sagement alignés à l’horizon de chaque toile parce que cet artiste, comme beaucoup de Singuliers, ne connaît pas la perspective.



Freaks






Et les protagonistes y sont tous en « voyages » immobiles, mais un immobilisme qui n’est pas innocent : Que font, en effet, ces personnages, sur leurs vélos de guingois ou leurs chevaux bariolés lourdement caparaçonnés de bandelettes nerveusement griffées ; postés à l’avant-plan sur la route serpentine qui commence à un visage humain, sinue en pointillés ou en taches incertaines, bifurque à la verticale le long du flanc gauche de la toile ; et se termine à un autre visage, animal celui-là, sorte de spermatozoïde géant hérissé de vibrilles ? 











Freaks
 
Histoire de coeur Revue L Or aux 13 îles

N’affrontent-ils pas l’intrus situé en off qui, de « regardeur » devient le regardé ; lui faisant face en arborant tantôt un sourire ironique, tantôt un visage assombri sous leurs chapeaux hauts-de- forme ? Et leurs bras écartés à l’horizontale ne barrent-ils pas le chemin, lui refusant subséquemment le droit d’entrer dans leur monde ?
Des mots, présents dans la peinture pourraient en donner une clef ; manuscrits, qui plus est, pour souligner l’intensité, l’intimité et la complicité que le peintre, lui, entretient avec ses créatures ; rompant, ou au contraire prolongeant les rythmes picturaux ; corroborant ce que « racontent » les « histoires » mises en scène ; confirmant qu’il n’est pas au mieux avec la civilisation contemporaine et avec l’officialité.










Malgré tout, subsiste parfois un brin d’humour, comme ce titre à double sens, Votre fils peut en faire autant, où il est pour le lecteur, impossible de deviner s’il s’agit de la prouesse gymnique du personnage ou de cette phrase qui revient trop souvent dans l’appréciation de la peinture par le public, lorsqu’elle n’est ni académique, ni froide et raisonnée ?










Toutes ces implications sociales et psychologiques se déroulent sur fonds de murs lépreux réalisés à lourdes traînées de couleurs « sales » (sans que ce mot ait rien de péjoratif) du pinceau chargé de matière ; couverts de hachures, multiples scarifications, infimes pictogrammes, fleurs grises faisant « au bas » du tableau le contrepoint des arbres… Poésie de l’étrange et du mal-être qui, tel un tourbillon entraîne l’artiste très loin du quotidien…dans un sombre univers. Jusqu'à ce que, à bout de délire, il se reprenne, et rétablisse une sorte d’équilibre en ajoutant des flèches, des formes géométriques piquetées de croix, des spirales, etc… Comme si ces ajouts plus « calmes » étaient sa résistance à ses fantasmes ; un moyen de conjurer l’angoisse dont témoigne son œuvre encore en gestation certes, mais déjà puissante comme ces plantes vénéneuses dont le lourd parfum engendre le vertige de quiconque les respire… 

A visiter:
http://lesgrigrisdesophie.blogspot.fr/search/label/Jo%C3%ABl%20Lorand

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