dimanche 5 juin 2011

Jane Ruffié




 Toulouse, 1887 – 1965
C’est vers la cinquantaine que Jane Ruffié entama une série de dessins et de peintures qu'elle poursuivra pendant plus de vingt ans.
Jane Ruffié fait partie des artistes médiumniques de l’art brut. Dès l’âge de dix-huit ans, elle se passionne pour l’occultisme, mais c’est surtout après la mort, en 1913, de son second fils, Roger, quinze jours après sa naissance, qu’elle dit recevoir des messages de l’au-delà. De cette initiation nous lui devons une oeuvre qui procède d'une raison d'ordre supérieur auquel elle va obéir durant des années. De 1914 à 1939, elle enregistre par l’écriture automatique les « communications » de Roger qui prennent la forme de suites de mots, parfois en langues étrangères. 




  



Au milieu des années trente, toujours guidée par son fils, elle commence à dessiner les yeux fermés. Le fusain, daté 1936, présente des tracés nerveux et irréguliers. Abstrait au premier regard, il laisse apparaître dans sa moitié gauche des lignes horizontales matérialisant le profil de l’esprit dirigeant la main de Jane Ruffié. L’inscription autographe au verso donne confirmation de la représentation du « guide spirituel ». Plus tard, sur le conseil de son fils, elle dessine et peint les yeux ouverts ; elle déclare : « J’avais les yeux ouverts, mais ça allait si vite que je n’avais pas le temps de voir ce que je dessinais. » Des visages, des fragments de corps semblent s’extraire ou au contraire prolonger des formes abstraites tortueuses.






 Dans une de ses peintures, elle associe un profil d’homme barbu, son fils, à un profil de femme, le sien. Des tubes relient d’autres visages à des plages abstraites parcourues de points. Des formes en colimaçons surgissent des visages sibyllins, parfois une main, le tout dans des colorations sourdes et sans volonté d'effets. Ces imbrications de formes et l’usage des points sont à rapprocher des méthodes de composition des peintures spirites d’Augustin Lesage ou Fleury-Joseph Crépin. Pour Jane Ruffié, dessins et peintures constituent un art divinatoire qui permet de prédire l’avenir, de répondre à des questions ; ils délivrent aussi des messages qu’il faut interpréter.
  Extrait de : "Art spirite, médiumnique, visionnaire, message d'outre-monde" aux éditions  "Hoëbeke".
 Rédigé sous la direction de Martine Lusardy, directeur de la Halle Saint-Pierre du 13  septembre 1999 au 27 février 2000

vendredi 3 juin 2011

Augustin Lesage




Augustin Lesage est né le 9 août 1876 à Saint-Pierre-lez-Auchel (Pas-de-Calais) et décédé le 21 février 1954. Peintre français inclassable, rattaché au mouvement spirite, étudié par André Breton, il est intégré à la Collection de l'art brut, dont il est une figure majeure.
À l'âge de 7 ans, il perd sa jeune sœur Marie, de 4 ans sa benjamine. Dans cette région minière du Nord de la France, c’est tout naturellement qu’il commence à travailler à la mine dès 14 ans, après son certificat d’études. Mais c'est cette fois sa mère qui, cette année-là, meurt d'un cancer de la lèvre. À 18 ans, il rencontre sa future femme avec qui il a une fille en 1895. À 20 ans, il est mobilisé dans des régiments de Dunkerque et Lille, d’où il revient en 1900 pour reprendre « l’existence simple et dure d’un travailleur du sous-sol ».


En 1912, Augustin Lesage entend des voix lui annoncer qu’il sera peintre. Il s'initie alors au spiritisme, commence ses premiers dessins automatiques et huit à dix mois plus tard, au cours d’une séance de spiritisme, les esprits se manifestent à nouveau. Peu après, Lesage entame une immense toile de neuf mètres carrés. Il y consacre tout son temps libre pendant plus d’un an. Il s’agit d’une œuvre ornementale constituée de motifs décoratifs minuscules qui lui donnent un aspect textile. Sans être non figurative (on peut y retrouver nombre de figures architecturales et anthropomorphes), cette œuvre explore, sans aucune intention préliminaire, les voies de l’abstraction à une époque où cette dernière n’est pas encore devenue la voie royale des artistes professionnels. Participant régulièrement aux séances spirites, Lesage croit que ses œuvres lui sont dictées par des esprits (Léonard de Vinci, Marius de Tyane-déformation d’Apollonios de Tyane- ou bien de Marie, sa petite sœur morte à l’âge de trois ans). Ce n’est que plus tard qu’il consent à signer de son nom. Témoignant sur son propre travail, Lesage a écrit : “Jamais il ne m’est arrivé, avant de peindre une toile, d’avoir une idée de ce qu’elle serait. Jamais je n’ai eu une vision d’ensemble d’un tableau à n’importe quel endroit où j’en étais de son exécution. Mes guides m’ont dit : ‘Ne cherche pas à savoir ce que tu fais.’ Je m’abandonne à leur impulsion.”


En 1921, il reçoit la visite du directeur de la revue spirite, Jean Meyer, qui devient rapidement son mécène. Deux ans plus tard, le peintre médium quitte la mine pour se consacrer exclusivement à l'art.
Il rencontre l’égyptologue Alexandre Moret et commence à se passionner pour les dessins égyptiens, se déclarant la réincarnation d’un artiste des temps pharaoniques. Il continue à peindre des centaines d’œuvres chargées de symboles religieux de toutes origines. Il expose et vend ses toiles, se mêle aux milieux artistiques avec lesquels il entretient une relation ambiguë. Le spiritisme est peut-être devenu pour lui “un alibi”, lui permettant d’accéder à une forme de reconnaissance à laquelle, simple ouvrier, il n’aurait pas eu droit. Mais cette “stratégie” a ses limites : si l’œuvre de Lesage est hautement inventive jusqu’au milieu des années trente, à partir de cette époque, elle s’affaiblit progressivement jusqu‘à devenir pauvre et caricaturale.






















En 1925, il expose deux toiles à la Maison des Spirites à Paris, avant que le Congrès Spirite International ne lui consacre sa première exposition publique, où il rencontre Léon Denis et Sir Arthur Conan Doyle. L'œuvre de l'artiste est ensuite présenté au salon des Beaux-Arts, au salon d'automne de Paris, ainsi qu'au salon des artistes français.
Au début des années 1930, ses toiles paraissent clairement influencées par l'Egypte pharaonique, comme en atteste 'La Moisson égyptienne', ainsi que par l'art chrétien et du Moyen-Orient. Marqué par l'abstraction lyrique et géométrique, l'oeuvre médiumnique de Lesage présente également des figures architecturales et anthropomorphes, anticipant à la fois l'art brut, l'art abstrait et le surréalisme. A sa mort, Lesage laisse un héritage de huit cent peintures visibles dans le cadre de la collection de l'art brut de Lausanne ou au musée d'Art moderne de la ville de Paris.
 
 





mercredi 1 juin 2011

Anselme Boix-Vives







Visionnaire prophétique et inspiré, Anselme Boix-Vives est, de toute évidence, l'un des artistes majeurs de l'Art brut. Il n'a jamais touché un pinceau de sa vie jusqu'à l'âge de 63 ans. Il va réaliser, de juillet 1962 à juillet 1969, une oeuvre immense et dense, plus de 2 000 peintures et dessins, d'une concentration et d'une force éblouissante. Son art a été jugé à la fois simple et compliqué, lumineux et incompréhensible, de 
l'ordre du miraculeux et de l'immanent.






 

Anselme Boix-Vives est né le 3 janvier 1899 près de Morella, province de Castellon de la Plana, en Espagne.
Issu d’une famille pauvre de neuf enfants dont il est le cinquième, Anselme ne fréquente aucune école, n'apprend ni à lire ni à écrire. Avec ses frères, il garde les moutons avant d'émigrer en France, à Brides-les-Bains, à l'âge de 18 ans. De sa jeunesse de berger catalan, il a gardé le souvenir flamboyant de la nature. Devenu Anselme Bois, il travaille en usine, se fait ouvrier agricole, mineur. C’est un travailleur acharné, “quarante-huit heures par jour” comme il aime à le dire. 





 





Quand il acquiert en 1928 une boutique de fruits et légumes dans la rue principale de Moûtiers, il réalise un rêve qui lui permettra de connaître une relative prospérité. Le petit commerçant enrichi qu’il est devenu n’oublie pas ses débuts et une part de son cœur bat pour un monde meilleur qu’il a toujours gardé en tête. Il rédige un "plan de paix" impliquant la résolution des problèmes de la planète. Le 3 avril 1956 : première édition du manifeste de « L’union mondiale - l’avenir du monde ». Il envoie son projet au général de Gaulle, à la reine d’Angleterre, au pape... Le 16 mars 1957 : première conférence sur le "Plan mondial ». Il ne sera écouté de personne. Gentiment moqué par ses concitoyens, Anselme est meurtri par le silence que rencontrent ses écrits. 


 En 1962, tout vacille. Le décès de sa femme bouleverse sa vie. Il abandonne son affaire à Michel, l’un de ses trois fils. Celui-ci l’incite à peindre, se souvenant de ses dessins griffonnés spontanément au dos des factures du magasin. Anselme Boix-Vives se réfugie alors dans son utopie et entame une nouvelle vie entièrement consacrée à la peinture.  Réfutant l’apprentissage des techniques picturales, fuyant l’érudition de ses congénères, c’est seul, reclus dans son atelier, qu’Anselme, pendant dix ans  fait ses armes. 


On pourrait dire que l’artiste pénètre dans le monde artistique comme un enfant, auquel il emprunte d’ailleurs ses instruments : du papier canson, sur lequel il dessine à la gouache ou aux pastels. À partir d'avril 1965, Anselme Boix-Vives utilise le Ripolin, qu'il découvre grâce à la marchande de couleurs de Moûtiers qui lui avait fait cadeau d'une série de pots invendus.
Son œuvre est une explosion de couleurs, en témoignent ses fougères qui ressemblent à des feux d’artifice et ses figures ciselées d’or qui rappellent aussi bien les apparats baroques que les fresques de Klimt. 
 

Sept années, de juillet 1962 à juillet 1969, d’un travail opiniâtre débouchent sur plus de deux mille œuvres colorées, fortement expressives et originales, où la figure humaine, aux traits souvent simiesques, se mêle à des végétations luxuriantes : des gouaches, des peintures à l’huile ou au Ripolin, des dessins. Sept années dans son monde plein de rois,  de châtelaines, de personnages lunaires, de héros de notre siècle (Kennedy, Martin Luther King), mais aussi de personnages du petit écran (Catherine Langeais), de gens du commun (la série des concierges), de scènes du quotidien (des mariages), d’acteurs (Michel Simon), de témoignages d’actualité (La marche sur Washington), et de scènes bibliques (une descente de croix). Ces toiles forment des instantanés de notre temps au cœur de jungles flamboyantes.




 Son œuvre, il l’a fait tout de suite avec  force, originalité et efficacité, en puisant dans notre inconscient collectif des formes proches de l’art aborigène, mais aussi en retrouvant dans sa propre mémoire les traces de notre culture occidentale. Il s’agit de l’oeuvre d’un homme qui a su « voir » toute sa vie, pas seulement la nature, les plantes, les fleurs, les animaux, les fruits qu’il vendait, mais la beauté des chapelles baroques de Haute Savoie et l’art médiéval catalan. 




 Son imaginaire s’appuie sur un solide sens de l’observation.  Il a développé une œuvre remarquable et vite remarquée, par André Breton, Corneille ou encore Harald Szeeman qui dès 1964 exposait cinquante-six de ses gouaches auprès de Louise Nevelson et de Hunderwasser à la Kunsthalle de Berne en Suisse. ». En mars 1964, Anselme Boix-Vives expose pour la première fois à Paris à la Galerie Denise Breteau (qui le montrera également l’année suivante), et il termine l'année à la Galerie Charpentier dans le groupe des « Primitifs d'aujourd'hui ». Son œuvre s’étale sur une période courte, huit ou neuf ans. Tout semble naître et croître sous nos yeux, les plantes et les fleurs s’épanouissent, les oiseaux prennent leur envol, tout frémit, c’est merveilleux. Sa rétrospective en 2009 (en même temps que Macréau)  au musée de la Halle Saint Pierre à Paris et le livre écrit par Emmanuel Daydé, « L’aménagement du monde », ont dévoilé toutes les facettes de son oeuvre, de la figuration à l’abstraction, celles d’un peintre qui ne peut manifestement pas être cantonné dans les limites de l’art brut (Alain Margaron - extrait "Un lieu pour voir", 2009). 
 Volontiers qualifié de « naïf », c’est pourtant dans le courant artistique « brut » que Boix-Vives trouvera sa place. Ce que nous livre Boix-Vives c’est bien l’authenticité de son âme à l’état brut.
Son fils Michel, en relation avec le milieu artistique, fait circuler les œuvres de son père à Paris. En 1964, la gouache acquise par André Breton, « Mode à Paris », fait la une de couverture de son journal « La Brèche, Action Surréaliste ». En 1966, il est exposé à la galerie Alice Pauli à Lausanne, à la Lefebre Gallery à New York ; en 1967 à la galerie Schloss Remseck à Stuuttgart en Allemagne et en 1968 au Musée- Château d’Annecy.
Anselme Boix-Vives meurt le 24 août 1969 à Grenoble.

En1966, Marie-Madeleine Brumagne passe faire une visite de courtoisie pour l'émission culturelle Champ Libre au peintre Anselme Boix-Vives. Cet homme exceptionnel lui raconte sa vie, de son enfance en Espagne jusqu'à son projet de paix mondiale et sa peinture. Rencontre avec un artiste trop méconnu.
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/champ-libre/3466918-anselme-boix-vives.html