L'ampleur de son oeuvre place Madge Gill parmi les plus emblématiques créateurs d'Art brut et médiumnique.
Née enfant illégitime à East Ham (Londres) en 1882, elle est cachée par sa tante et sa mère jusqu'à ses 9 ans, où elle est alors placée en orphelinat. Après un séjour au Canada, à Ontario où elle travaille dans une ferme comme servante, puis revient à Londres à 19 ans, où elle sera infirmière. Habitant avec sa tante, cette dernière l'initie à l'Astrologie et surtout au Spiritisme, en ces moments d’après guerre où les familles éprouvaient le besoin de communiquer avec leurs morts. En 1907, à 25 ans, elle épouse son cousin Thomas Edwin Gill avec qui elle aura trois fils. Elle perd le deuxième, Reginald, victime de la grippe espagnole. L’année suivante, elle met au monde une petite fille mort-née, ce qui manque de l'emporter elle aussi : elle reste alitée plusieurs mois et perd l'usage de son oeil gauche. Hantée par cette perte, son guide, du nom de “Myrninerest” (l’historien d’art, Roger Cardinal, suppose que ce mot signifie « mine innerest self », mon moi profond), la guide, lui inspire écrits, discours, broderies (l'un de ses chefs-d'oeuvre est une robe, que l'on peut voir à la Collection de l'art brut de Lausanne) et improvisations pianistiques qui l'occupent dès lors toute sa vie.
Travaillant la nuit, à la bougie, de manière quasiment hallucinée, au crayon noir (avec quelques rares écarts à l’encre de couleur), elle réalise des milliers de dessins, de la carte postale à de grands draps dont certains dépassent onze mètres. Elle est l’unique sujet de ses représentations. Madge Gill, comme la plupart des femmes de l’art brut, privilégie la représentation féminine. Aucune figure d’homme n’apparaît dans son œuvre : dans un de ses calicots, on compte jusqu’à une centaine de visages féminins gravissant autour d’une croix couronnée d’un halo et qui semble se situer dans un cimetière.
Touffue et dense, faite de traits fluides et larges qui révèlent une vitesse d’exécution, l’œuvre entière porte vers l’au-delà. Les figures elles-mêmes regardent droit devant, avec de grands yeux ouverts: ce regard frontal, contrairement à celui des portraits classiques qui cherche le nôtre, semble dû à la nécessité de se confronter à l’infini. Les mains sont quelquefois suggérées, tout comme le corps enveloppé dans une vaste robe fluide qui est elle-même absorbée dans un espace composé de fragments d’architectures et de formes géométriques. Ses dessins qui oscillent entre figuration et abstraction exercent une complète fascination. Chétives, mélancoliques, peureuses pour la plupart, les personnages ont néanmoins quelquefois des allures plutôt hautaines, voire triomphantes. Prises dans de vertigineux réseaux ornementaux, tout en paraphes déliés et échiquiers obsessionnels, ces figures blanches sont comme la ponctuation ahurie d'une flamboyante calligraphie, un message sans fin.
Obsédée par sa propre image ou celle de sa fille perdue, elle ne montre de son corps que des visages éternellement répétés. Les escaliers, damiers, couloirs sont un système sécuritaire qui à la fois nous empêche de nous en approcher et en même temps nous attire tel un piège. Comme si les beaux visages de Madge Gill étaient là pour nous séduire, nous attirer, pour mieux nous capturer dans les mailles de ses filets. En retrouvant la santé, elle se plonge dans une oeuvre médiumnique remarquable, qu'elle va poursuivre les 40 années suivantes. En 1958, à la suite de la mort de son premier fils, elle se met à boire, cesse totalement de dessiner et se laisse glisser vers la fin. Ayant toujours refusé de vendre ses œuvres, ce n’est qu’après sa mort, en 1961, que l'on découvre l'ampleur de son travail : des centaines de dessins empilés dans des placards ou sous les lits.